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Règne de Mwambusta IV

Burundi

La révolution rwandaise de 1959 secoue le Palais Royal de Bujumbura. Tous les postes clefs du gouvernement sont confiés à des Tutsis avec l'aval des Belges mais ceux-ci demandent à Mwambusta IV de céder du terrain sans pour autant renoncer à son pouvoir absolu. Car si les Belges perdent peu à peu leur souveraineté sur le Rwanda, ils n'entendent pas perdre celui du Congo- Belge dont l'Urundi fait entièrement parti. Dans les rues de la capitale, c'est la panique générale. Craignant une révolte des Hutus, Mwambusta IV place les provinces du Nord sous contrôle des militaires et s'empresse d'accueillir les réfugiés Tutsis.

L'Administrateur Belge consent à des élections démocratiques au sein du Royaume. La vie politique en ce début des années soixante est largement dominée par l'Union pour le PROgrès NAtional (UPRONA) fondé en Septembre 1958 par le Prince Louis Rwagasore, membre de la dynastie royale Tutsi des Ganwas et Léopold Bihumanga . Le Prince Rwagasore se veut indépendant des autorités coloniales et de son système de ségrégation ethnique. Il croit fermement en l'amitié entre les deux peuples. Pour preuve, l'un des cofondateurs du parti est un Hutu (Paul Mirerekano). Les militants de l'UPRONA seront désormais connus comme les " Abadasigana " (ceux qui marchent ensembles)

Le Prince est né le 10 Janvier 1932 de Mwambusta IV et de Thérèse Kanyonga. Etudiant au Rwanda, c'est en 1956 qu'il achève ses études à l'Université d'Anvers. C'est dans la colonie mère que le jeune Prince prend conscience qu'il se consacrera à la politique de son pays. Il crée au Burundi des coopératives strictement africaines mais les Belges y mettront fin rapidement. Il n'abandonne pas pour autant et l'UPRONA voit le jour rapidement. Les Belges craignent les actions de ce Prince. Rwagasore verra son parti validé par les autorités coloniales que le 8 Février 1960. Même son père se méfie de son fils. Il lui propose une chefferie que le Prince s'empresse de refuser.

Les Belges vont devoir tolérer L'UPRONA avec l'espoir de le manipuler afin de préserver l'idée démocratique des élections dans la colonie. Les deux autres partis, le Parti du Peuple (Hutus) financé par un membre du Conseil du Vice Gouvernement Central) et le Parti Démocrate Chrétien (Tutsis) de Joseph Biroli, ont été crées pour diviser les nationalistes Burundaise. LE PDC est financé par un docteur Belge qui entretien d'excellentes relations avec le Prince Pierre Baraanyanka du clan des Batare et père de Biroli .

Le 18 Août 1961 après une campagne tumultueuse où l'UPRONA a appelé au boycott des magasins belges et le refus du paiement des taxes, le parti de Rwagasore obtient 58 sièges sur les 64 du parlement. C'est un succès pour le Prince qui est un ami personnel de Patrice Emery Lumumba, Premier Ministre nationaliste du Congo Belge.
La Belgique prend acte du résultat mais garde encore le choix du Premier Ministre. L'autonomie accordée au Burundi naissant ne veut pas pour autant dire indépendance. Le Rwanda est une République Hutu et le Burundi devra s'aligner sur cette pression ethnique. C'est donc un Hutu et leader de l'Union Nationale du Burundi, Joseph Cimpaye (1932- 1972) qui assurera le poste de Premier Ministre.
Mwambusta IV que l'on avait pas encore entendu jusque là est courroucé de ce choix qui remet en cause son autorité.

Les membres les plus extrêmes de la noblesse vont réagir immédiatement afin de préserver le trône du Mwami. Une cabale force Cimpaye à démissionner le 28 Septembre 1961 soit 1 mois après sa prise de fonction officielle. Rwagasore devient donc Premier Ministre conformément aux résultats des élections et d'un gouvernement de quinze ministres, amputé du poste de la Défense attribué … à un Belge.

Les colons ont décidé d'abandonner la minorité Tutsi au pouvoir et de finalement privilégier la majorité Hutu. La décolonisation belge ne se fait pas sans douleurs. Une révolution au Rwanda, des massacres d'Européens au Congo belge entrecoupés de sécessions et de coups d'états et enfin l'exécution de Lumumba en Janvier 1961. Rwagasore est affecté par ce meurtre dont il soupçonne les Belges d'en être les responsables.

Le 13 Octobre 1961, le Prince Rwagasore est approché par un jeune homme blanc d'origine grecque alors qu'il déjeune au bord du Lac Tanganyika. Il ne s'en méfie pas. Cela lui sera fatal. Il succombe aux coups de feu que lui tire le jeune Georges Kageorgis. Une enquête déterminera que le complot avait été orchestré par le Parti Démocrate Chrétien (et donc par les Belges ?), qui n'avait pas digéré sa défaite aux élections. Les assassins sont vite arrêtés. Le Prince Baranyanka leader du PDC (il visait le trône car issu d'une branche du Mwami Ntare IV) et deux de ses fils seront pendus au Stade de Gitega. Quant à Kageorgis, il sera fusillé la veille de la proclamation de l'indépendance.

Enterrés dans un terrain vague derrière l'hôpital de Gitega, c'est le 6 Août 2009 que tous les auteurs de cet assassinat seront inhumés nationalement après une réconciliation entre les deux familles princières.

Les élections communales du 15 Novembre et 8 Décembre donnent clairement la victoire au Front Commun Populaire et Démocrate, nouvellement constitué après l'assassinat du Prince et qui regroupe tous les partis d'opposition favorable au " retardement de l'indépendance " ( dont le Mouvement Progressiste Burundais, le Parti de l'Emancipation Populaire, le Parti des Jeunes Travailleurs du Burundi..). L'UPRONA crie à la fraude et obtiendra de l'Organisation des Nations Unies la reconnaissance de sa victoire.

André Muhirwa (1920-2003, Tutsi) succède à Rwgasoré au poste de Premier Ministre et restera en poste jusqu'au 10 Juin 1963. Il aura la lourde charge de mener son pays vers l'indépendance tout en préservant son unité autour du Mwami dont il est aussi le gendre). Ce sera chose faîte le 1er Juillet 1962. Le Belges ont préservé le principe de parité entre les deux ethnies et en échange la monarchie a été conservée comme type de gouvernement adjoint à un parlement élu.


On pourrait croire que le Burundi assume enfin une transition tranquille mais l'ombre de la division plane sur le pays. Pour le monarque Tutsi, ils hors de question qu'il partage le pouvoir avec les Hutus et c'est à peine si désormais il consulte son gendre. La révolution rwandaise lui a laissé des traces indélébiles. D'ailleurs des émeutes ont éclaté à Kamege où des membres des Jeunesses UPRONA ont attaqué des Hutus du Parti du Peuple.
Pierre Ngendandumwe (né 1930) qui a accédé à la primature en 1963 est un Hutu. Conformément à la constitution de 1962 (inspiré d'un modèle belge), le partage du pouvoir est devenu une institution dans l'équilibre fragile du Burundi. Ministre des Finances, Vice Premier- Ministre sous Louis Rwagasore, membre de l'UPRONA diplômé en licence de Sciences Administratives et Politiques, Pierre Ngendandumwe est brutalement révoqué par le Mwami le 6 Avril 1964. Le prétexte trouvé à ce limogeage sera les nouvelles relations diplomatiques établies avec la Chine par son gouvernement.

Officiellement ce limogeage est annoncé à la population comme une faute politique. Mais au sein de la famille royale, c'est bien l'ethnicité du Premier Ministre qui déplaît. Albin Nyamoya (1921- 2001) est nommé à sa place. Il plait d'avantage au souverain dont il partage l'ethnie. Vétérinaire de formation, le nouveau Premier Ministre est lui aussi issu de l'UPRONA . Député, Ministre de l'Agriculture en 1961, de l'Intérieur en 1963, Albin Nyamoya a compris depuis longtemps que le rêve d'unité du Prince Rwagasore s'est brisé avec la mort de ce dernier.

Il n'a pas l'envergure de ses prédécesseurs et le Roi craint que son gouvernement mette en péril sa monarchie (son frère le Prince Kamatari sera assassiné). Il est obligé de rappeler Pierre Ngendandumwe le 7 Janvier 1965. Les tensions ethniques se sont accrues depuis son limogeage. Les Hutus réclamant la fin de la monarchie. Ngendandumwe hésite mais finit pas accepter. Il porte en lui les espoirs du Prince Rwagasore.

Cette nomination n'est guère du goût des membres extrémistes des Jeunesses Nationales Rwagasore (qui s'étaient déjà distingués en assassinant Jean Nduwabike, Président des Syndicats des Chrétiens du Burundi en Janvier 1962) ou de l'Union des Agents de l'Administration qui envoient une lettre de protestation au souverain. Pierre Ngendandumwe en est informé mais formera quand même son gouvernement de 13 membres dont 7 Tutsis et 6 Hutus. Le Souverain ayant tenu à garder sous sa houlette les Secrétariats d'Etats à l'Armée et la Gendarmerie qu'il confie au Capitaine Michel Micombero (1940-1983). Le 15 Janvier vers Midi, la liste des ministres est rendue publique. A 16 heures, des manifestations du groupe Tustsi pro chinois éclatent contre le gouvernement .Mais le Premier Ministre à d'autres soucis en tête. Son épouse vient d'accoucher. Il se rend à l'hôpital Rwagasore vers 20 heures. Il ne verra pas son troisième enfant. Il s'affale sur le trottoir, abattu par un coup de pistolet tiré par un réfugié rwandais, Gonzalve Muyenzi.

Le Mwami ordonne le déploiement de l'armée dans la capitale. Des réfugiés hutus du Rwanda sont arrêtés (l'assassin serait un employé rwandais de l'Ambassade des Etats-Unis ?), l'ex Premier Ministre Nyamoya est emprisonné tout comme Augustin Ntamagara, député et secrétaire général de la Fédération des travailleurs du Burundi, Pierre Ngunzu, Ministre des Communications ou encore Zeno Nicayenzi directeur général à la présidence du Conseil. Pascal Magence, secrétaire d'Etat à la gendarmerie a été démis de ses fonctions. Des rumeurs accusent l'Ambassade de Chine d'avoir fait assassiner le Premier Ministre (le Burundi rompt ses relations diplomatiques avec la Chine le 29 Janvier). Le mouvement des Jeunesses Nationales Rwagasore est interdit. Le Roi suspecte le mouvement d'activités anti- monarchiste. Car malgré le nom qu'il représente, n'avait-il pas proposé de remplacer lors de son congrès de 1963, la devise de l'UPRONA (Dieu, Roi, Patrie) par Unité, Travail, Progrès.
L'ancienne colon déclarera après cet assassinat : " Nous sommes profondément émus. C'était un homme que nous connaissions bien. Il était Premier ministre adjoint lorsque Ie Burundi est devenu indépendant en 1962. Nous avons eu de nombreux contacts avec lui à Bruxelles, à New York et à Usumbura, à l'époque . C'était un partenaire difficile mais loya1 ".
Aux termes de l'Arrêté Royal n° 001/644 du 3 mars, le parlement fut dissous. Le 29 mars, un nouveau code électoral taillé sur mesure fut publié par l'Arrêté Royal n° 001/685, sans aucune possibilité de censure parlementaire. Le code électoral stipulait qu'en cas de dissolution du Parlement, de nouvelles élections devaient avoir lieu dans les 60 prochains jours.
Joseph Bamina (né 1925) un Hutu de l'Uprona et de surcroît son Président, est appelé à poursuivre la politique de son prédécesseur. Il n'en profitera pas longtemps car il meurt le 30 Septembre 1965. Mwambusta IV en profite pour placer un membre de son clan à la primature, son cousin Leopold Biha Bihumugani (1919- 2003). Nyamoya libéré, devient en Novembre Président d'un UPRONA divisé entre deux factions appelées "Clan Casablanca" réunissant des Tutsis extrémistes traumatisés par la Toussaint noire du Rwanda et fermement décidés à défendre la monarchie et le " Clan Monrovia " qui regroupait des Hutus et Tutsis modérés.

Tout semble donc rentrer dans l'ordre. Le Roi a repris les rênes du pays ( le 24 Juillet, il a rejeté la constitution), l'armée est sous son contrôle et la majorité Hutu réduite au silence, les élections du 10 Mai 1965 ont confirmé l'emprise du parti de Rwagasore au Parlement avec 21 sièges sur 33. A noter que la majorité des députés de l'UPRONA et le Vice- Président du Parlement, Paul Mirerekano, sont .. Hutus. Enfin, le 10 Septembre, il a nommé Artémon Simbananiye, Secrétaire d'Etat chargé de la Justice. Ce dernier à épousé la fille de son gendre et ci devant ex Premier Ministre. Simbananiye avait été nommé en remplacement de Joseph Butera, jugé trop mou envers les Hutus.
L'élection est pourtant contestée par l'Union Populaire Hutu que dirige Gervais Nyangoma et qui revendique la victoire, dénonçant des fraudes. Les manifestations reprennent plus violentes. Les chiffres sur la répartition ethnique des membres de l'administration sont éloquents : trois ganwas (tous directeurs); 83 tutsis, dont 12 directeurs généraux; 36 directeurs et 35 sous - directeurs; 43 hutus dont 7 directeurs généraux, 14 directeurs et 22 sous-directeurs; 4 non spécifiés (1 directeur et 3 sous - directeurs) dans l'armée, où 80% des effectifs sont hutus, 90% des officiers sont Tutsis. . Des rumeurs de coup d'état se font persistantes. Le 19 Octobre 1965, des coups de feu éclatent dans la capitale. Des Officiers hutus et certains régiments se sont soulevés. La Primature est attaquée et le Premier Ministre Bihumugani est blessé par un salve de balles à la tête avant d'être évacué vers l'Europe . Les putschistes se retournent vers la Palais Royal. Mais là, ils trouvent face à eux, les régiments loyalistes de Michel Micombero qui les repoussent hors des murs de l'enceinte royale. Mwambusta IV quant à lui après s'être réfugié derrière un canapé d'une de ses chambres de son palais lors des affrontements, a fuit au Zaïre voisin (ex Congo Belge). Des purges sont alors organisées dans l'armée qui se voit vidée des tous ses éléments Hutus. A 11 heures, le coup d'état était terminé. Le commandant hutu de la Gendarmerie Antoine Serukwavu qui a dirigé les mutins parvient à s'enfuir au Rwanda.
Le cofondateur de l'UPRONA , Paul Mirerekano sera exécuté sans jugement le 19 Octobre 1965. Né dans les années vingt, cet agronome se lance avec succès dans les cultures maraîchères dès 1945. Conscient du poids politique des paysans Hutus, il va se distinguer lors de la visite des Rois des Belges en déjouant la vigilance de sa garde et lui donne lecture des conditions de vie des paysans Impressionné, le Roi Baudoin lui enverra deux tracteurs modernes dont un qui sera détourné par l'administration coloniale.
Il rencontre Rwagasore et se rallie à ses projets. L'UPRONA est né. Menacé, Mirerekano doit s'enfuir au Congo Belge en 1959 et sera nommé représentant officiel de l'UPRONA aux festivités de l'indépendance. Mais l'assassinat de Lumumba le force de nouveau à l'exil vers la Tanzanie. Il ne rentrera au Burundi qu'en 1962… Il a succédé à Rwagasore à la tête du parti mais le Roi refuse de nommer Mirerekano à la primature. Tout en étant Président du parti au pouvoir, Mirerekano est dans l'opposition. Le 15 Août 1962, il critique les dépenses du gouvernement dans un grand meeting du stade de Bujumbura.
Mirerekano est arrêté le 26 Février 1963 sur ordre du Premier Ministre. Mais une mutinerie de la gendarmerie le libère de sa prison de Mpimba. Remis en prison, il est finalement relâché le 17 Juillet sur l'intervention personnelle de Mwambusta. Il quittera Bujumbura et se réfugie au Rwanda un an plus tard. Elu député en 1965, il crée les Jeunesses Ngendandumwe . Il déchante vite avec l'abolition de la constitution le 10 Mai 1965. Il craint un putsch….
Curieusement Mwambusta ne parviendra pas lors de cette tentative ratée de prise de pouvoir à joindre ni l'Ambassadeur de Belgique ni Micombero durant l'attaque. En 1972, toujours interrogé par le journal Remarques Africaines, le Mwami affirmera : " lors de l'attaque, malgré tous mes efforts je n'ai pu toucher le capitaine Micombero qui était à l'époque mon Secrétaire - d'État à la Défense. Pour finir c'est le colonel Verwayen, qui, répondant à mon appel téléphonique, a dépêché des militaires pour soutenir la faction de gendarmes demeurés fidèles. Lorsque Micombero est arrivé il ne s'est pas présenté à moi , préférant rester hors de l'enceinte du palais. Le lendemain l'assaut final contre les rebelles a été mené par les commandos. Quant à l'Ambassadeur de Belgique, je n'ai absolument rien à lui reprocher, sinon que tout en étant sans doute un excellent militaire, il n'avait pas la souplesse et la discrétion d'un diplomate de carrière. Par esprit de corps, il a toujours soutenu avec sympathie Micombero qu'il considérait comme son dauphin. Leurs contacts journaliers au cercle hippique, ajoutes aux apéritifs habituels du dimanche à l'Ambassade prêtaient à des équivoques qu'il eut été préférable d'éviter. "

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