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Le Sanwi, protectorat Français

Côte d'Ivoire

La petite communauté française allait en s'accroissant dans le Sanwi et à travers tout le protectorat. Cela ne gênait pas le Roi Amon N'Douffou II. Il croyait fermement aux respects des accords pris et de toute façon, les Français étaient fort occupés à maîtriser les autres tribus avoisinantes. Car en effet, la région est loin d'être encore pacifiée. Les autorités militaires Françaises ont fort à faire avec la rébellion de l'Almany Samory Touré (1830-1900). Cet ancien esclave Malinké s'est taillé un empire à l'est du Niger jusqu'aux frontières de l'actuel Ghana et sa politique d'islamisation forcée n'est pas du goût de tout le monde, notamment des petits royaumes Agnis affiliés à la France .

Louis Gustave Binger (1856-1936) fut le premier Européen qui réussit à relier la côte au pays de l'intérieur en traversant la grande forêt réputée imprenable. Parti du Sénégal en 1887, il parcourt quatre milles kilomètres et rejoint la ville Grand-Bassam. Son adjoint, Treich-Laplène parcourut le reste du pays et rejoignit Binger au Royaume musulman de Kong en 1889.


Le 10 mars 1893, la Côte des dents devenue Côte d'Ivoire recevait officiellement le statut de colonie et Binger en devenait son gouverneur. Rapidement, il organise la colonie en faisant venir un grand nombre de fonctionnaires, construit des chemins de fer grâce à la main d'œuvre locale (institution du travail forcé) et établit trois postes administratifs à San Pédro, Petit-Béréby et Sassandra (forme simplifiée du comptoir portugais San Andréo ) pour assurer la protection de la colonie . Binger se garde bien de revenir sur les accords pris avec le Sanwi. Le royaume est un garant des frontières coloniales même si celles internes du Sanwi sont devenues plus que virtuelles au sein de la colonie. En 1897, Binger quitte son poste et laisse sa place à Roderbeau. Une trahison en 1898 après deux ans de guérilla intense lui permettra d'arrêter l'Almany et de commencer le début de la vraie pacification du pays.

Aka Simadou a succédé à Amon N'Douffou (décédé en 1885) et peut souffler de soulagement. L'Almany représentait une menace sérieuse pour son royaume. Le nouveau souverain du Sanwi est pourtant presque ignoré tant par son peuple que les autorités coloniales qui continue de traiter avec lui malgré tout. Le Sanwi n'était plus que l'ombre de lui-même. Assujetti aux colons, il se murmurait que le Sanwi souhaitait ardemment retrouver son indépendance.

Jusqu'en 1900, Grand-Bassam reste la capitale de la colonie. On vit comme à Paris avec un léger accent de ce sud américain qui a inspiré les grandes demeures coloniales de la ville. La France semble si loin mais l'air frais de la mer à proximité réussit à faire oublier les grandes chaleurs qui font constamment le siège des maisons environnantes. Et on oublierait vite que l'on se trouve en Afrique si il n'y avait pas ces maudites épidémies de fièvre jaune qui ravagent le pays. D'ailleurs à un tel point que le gouvernement local décide de transférer son autorité vers un site plus salubre.
Il fut donc décider de rebaptiser le village d'Adjamé-Santey en Bingerville et d'en faire la nouvelle capitale politique de la colonie. Voilà de facto le Sanwi réduit à l'état de simple chefferie comme les autres royaumes au sein de la colonie de Côte d'Ivoire.




Reste donc pour les autorités coloniales d'achever les frontières de la colonie encore mal définies par la conférence de Berlin (1885) qui d'un coup de règle avait partagé l'Afrique entre les cinq puissances de ce début de siècle, la France, l'Angleterre, le Portugal, l'Espagne et l'Allemagne.

Le soulèvement des Baoulés (1900- 1906) devant les demandes excessives des français sera le prétexte pour soumettre toutes les tribus rebelles du pays. Il est vrai que les colons ont un assez mauvais souvenir du massacre de leurs commerçants à Tiassalé en 1893. La répression exercée par l'autorité coloniale sera sanglante, la ville rasée et incendiée….. L'arrivée en 1908 du gouverneur Angoulvant va être déterminant pour l'avenir de la future colonie. Membre du puissant Parti Colonial Français (P.C.F), Angoulvant a une bien piètre opinion des populations ivoiriennes qu'il assimile à des sauvages simiesques et cannibales.

Le 6 janvier 1910, tout le pays Abbey s'embrase. Le gouverneur réprimera ce soulèvement avec une cruauté et un cynisme sans limites. La Côte d'Ivoire enfin soumise, Angoulvant met en place un système administratif, véritable régime de ségrégation raciale (code de l'Indigénat) qui détermine la place des africains dans la société coloniale. La fraction blanche approuve ; il faut assimiler les africains à la société européenne tout en gardant ses distances avec ceux-ci ! Angoulvant enfin, décide de qui est le plus apte à régner sur les tribus au grée de ses humeurs.

Le royaume du Sanwi en fait la triste expérience. Le roi Boroba est destitué dès son arrivée au pouvoir et son successeur, Amoun Assegin, ne règnera que six jours (11 au 17 octobre 1908) avant de finir par se pendre. Le roi Adinga lui succédera pour un an avant d'être remplacé par son fils Kogyale Kassy. Cette politique de sélection se pratiquera bien encore après le départ d'Angoulvant. Ainsi, en 1934, Amon Koutoua qui règne depuis trois ans est limogé au profit de son arrière petit-fils, Philippe Kouanelan. Il sera déporte à Grand Lahou. Il est vrai qu'un soulèvement avait provoqué la fuite du souverain et son arrestation par les forces coloniales plus qu'agacées par son usage intensif du pouvoir. A sa mort en 1937, Adingra est de nouveau replacé par ces mêmes autorités qui l'ont exilé sur le trône jusqu'à son décès le 18 Mai 1940.

Le Sanwi ne sera pas le seul à connaître un tel sort .Ainsi, les Abrons de Bondoukou et leur roi Kouame Adinga, peu enclin à respecter l'autorité coloniale de Vichy, seront exilés vers le Ghana dès 1942. Ils ne reviendront qu'en 1944 et le Roi devenu un officier des Forces Françaises Libres de constater que son palais a été entièrement rasé…



La première guerre mondiale n'échappe pas à l'Afrique qui y sacrifie ses meilleurs enfants sur les champs de bataille français et ce n'est en 1916, qu'Angoulvant fait ses adieux à la colonie, laissant à ses successeurs, la mission de continuer son oeuvre. Le Sanwi refuse de se soumettre à la conscription obligatoire pour tous les africains des colonies Françaises. C'est massivement que les Sanwis émigrent au Ghana pour toute la durée de la première guerre mondiale. Cet exode va être significatif pour le royaume. Il met fin à deux siècles de guerre larvée avec les Ashantis. Cette réconciliation ne sera pas oubliée de part et d'autres de la frontière.




Le 31 Juillet 1934, on décide de transférer une nouvelle fois, le siège de l'administration coloniale sur la ville d'Abidjan, au bord de la lagune Ebrié. Sa construction avait été décidée déjà par Angoulvant qui voulait désengorger Grand-Bassam . On avait crée pour cela le port de Port-Bouët tout en entamant les travaux du futur canal de Vridi. C'est dans les années quarante que Grand-Bassam sera définitivement abandonnée. Le Sanwi lie plus que jamais son histoire et son destin à celui de la colonie

Celle -ci s'est bien agrandie. En 1932, on lui a adjoint le sud-ouest de la Haute Volta avec sa population composée de l'ethnie Dioula. Ils s'installèrent à Felkéssekaha, transformée par les colons en Ferkéssédougou, à proximité de l'ancien royaume de Kong. Un tracé de chemin de fer débuté sous Angoulvant mettra bientôt à profit leur culture commerçante. L'église a imposé ses préceptes religieux sur la moitié du pays et commencé l'éducation des indigènes, en particulier celle des princes héritiers des royaumes tribaux, destinés à devenir les futurs fonctionnaires assimilés de la colonie. Au Sanwi, on demeure profondément animiste.

Les douceurs de vivre de la Côte d'Ivoire vont bientôt laisser place aux heures tragiques d'une autre guerre mondiale dont l'Afrique va devenir un enjeu sur l'échiquier politique. La colonie échappera aux querelles partisanes de la défaite en 1940, puisqu'elle demeurera fidèle à Vichy tout au long du conflit. Le gouverneur Boisson, appliquera à la lettre les directives du Maréchal Pétain : assurer la défense et les intérêts de l'Empire tout en préservant les lois raciales établies par la précédente république ! Le ministère des colonies, d'ailleurs ne s'inquiète pas outre mesure. Le pays fait figure de bon élève dans l'Afrique Occidentale Française même si il se trouve quelques voix, parmi le Parti Colonial local pour suggérer ….que l'on pourrait bien se passer de la mère- patrie en fin de compte ! Un certain vent d'autodétermination soufflait alors sur les colonies françaises d'Afrique. Le Sanwi allait bientôt se rappeler à Paris. Des voix discordantes qui réclamaient l'indépendance pour le royaume commençaient singulièrement à s'élever au Sanwi

Début 1944, le IIIème Reich commence à s'effondrer et l'Afrika korps évacue ses troupes de ses positions africaines pour tenter de sauver ses conquêtes européennes. Le régime de Vichy vacille et les colonies se rallient de gré ou de force pour certaines, au nouveau leader de la France Libre, le Général De Gaulle. En Côte d'Ivoire, on n'a déjà guère apprécié son discours à Brazzaville (Congo) où il a presque promis l'émancipation des populations africaines. Ce qui n'est pas le cas du Sanwi qui voit là le moyen de s'émanciper des colons.


La colonie a peu souffert de la guerre en vérité et l'économie ne s'en est trouvée que peu affectée. Pour les colons, le principal souci du moment n'est guère associé au lourd tribut que sa population locale a versé pour la libération de la France mais plutôt la récente nomination du gouverneur Latrille qui vient de remplacer ce pauvre Boisson…. . Les fins de soirées sont passionnées dans les maisons coloniales. Si les domestiques noirs servent toujours en blanc, les colons sont exaspérés par les décisions de ce gouverneur gaulliste qui se montre trop ouvertement favorable aux désirs d'émancipation des ivoiriens. Et de plus, il y' a cet " Houphouët-Boigny " et son Syndicat Agricole Africain qui entendent bien abolir le travail forcé et les privilèges des colons.





Houphouët, un nom qui résonne comme un trouble-fête parmi eux ! Né le 18 Octobre 1905 (on avance aussi les dates de 1893, 1899 ou 1903 ?), Djaha Houphouët- Boigny est issu de l'ethnie Akoué (une sous ethnie Baoulé) dont il est un prince. C'est d'ailleurs à ce titre, qu'il hérite de la couronne tribale à la mort de son oncle, kouassi N'Go assassiné en 1910 par des Baoulés pro Français. La régente jouera longtemps au " chat et à la souris " avec les autorités coloniales tant elle fut peu enclin à l'envoyer sur les bancs de l'école. Le jeune prince ne sera baptisé que vers ses 13 ans (sous le nom de Félix ) et rapidement démontre déjà des talents d'orateur . Etudiant à l'école normale de 1918 à 1920, il effectuera des études de médecines au Sénégal où il manifeste déjà sa volonté de fédérer ses collègues dans des syndicats. Surveillé de près par l'administration française, il est muté à Guiglo (1925) puis à Abengourou (1928-1930) .Là, il continue son action syndicale au grand dam des colons qui réclament son départ. Une grève des planteurs africains, qui réclamaient un relèvement des prix du café et du cacao (ils obtiendront gain de cause) provoque son limogeage et son exil sur Dimbokro, dans le Nord du pays.


Médecin syndicaliste, Houphouët n'en reste pas moins un chef de canton qui à sous son contrôle trente six villages. Il doit donc également surveiller ses propres plantations dont certaines parcelles produisent plus à l'hectare que d'autres gérées par des Européens. La guerre va provoquer bientôt un manque de main d'œuvre et si la colonie ne se trouve pas affectée par le destin tragique de la mère- patrie, c'est uniquement parce qu'elle opère un sévère repli sur elle-même .Le Parti Colonial en profite pour renforcer les lois du travail forcé et réprimer toutes velléités d'émancipations.
L'arrivée d'André Latrille permet à Houphouët de créer le premier Syndicat Agricole Africain le 10 Juillet 1944 (Arrêté n°3035 bis II). Les adhésions vont se multiplier en quelques semaines pour atteindre en une année le chiffre de vingt cinq milles adhérents. Les colons sont effrayés par un tel rassemblement revendicatif qui met désormais à mal leur pouvoir, malgré l'apolitisme déclaré du mouvement.

Le Parti colonial n'apprécie guère cette révolution, lui qui tolérait à peine l'existence de l'Union Fraternelle Originaire de la Côte d'Ivoire; une association d'assimilés africains qui se prétendaient plus gaulois que les colons eux- mêmes ! Pis la réforme de la constitution entraîne la création d'un nouveau mode de scrutin électoral. Divisé en deux collèges, le parlement accueille un député qui représentera les citoyens français (1er collège) et un autre qui représentera les sujets français de chaque colonie ( 2ème collège) . C'est un camouflet pour le Parti Colonial d'autant plus que c'est Houphouët qui est élu en octobre 1945 à cette collégiale. A Paris, le leader Ivoirien retrouvera sur les bancs de l'assemblée, son ancien professeur de mathématiques de Dakar, Lamine Guèye dont les idées socialistes auront fortement influencé Houphouët.

Les colons, le Parti Colonial ne sont pas les seuls à se méfier du Prince des Akoué. Les Sanwis également. L'omniprésence de l'ethnie baoulé au sein du pays ou dans certaines officines du syndicat font craindre aux Sanwis une perte d'influence sur leur royaume. Le 3 Décembre 1949 après presque dix ans de vacances du pouvoir, Amon N'Douffou III (né 1914) est couronné souverain du Sanwi. Il entend réclamer le respect des frontières de son royaume en vertu du traité de 1842 et damer le pion à cet Houphouët dont il fait peu de cas.

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